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Éblouissements (1)

Je suis content, vraiment, de commencer cet inventaire avec Sylvie Germain. J’ai trouvé, dans un roman publié en 2013, chez Albin Michel, Petites scènes capitales, ces trois pages éblouissantes.


Elle vole, oiseau saugrenu qui utilise ses pattes en guise d’ailes. Elle vole à coups de rein, jambes tendues, repliées, à un rythme saccadé. Elle vole d’avant en arrière, oiseau irrésolu et cependant hardi ; les deux mouvements l’enchantent, l’enivrent. Elle vole sous une voûte constellée de trous jaune acide, au dessus d’un large cercle couleur de mâchefer criblé de tachetures blondes. Ce cercle est irrégulier, et il tremble légèrement. Elle vole tantôt en renversant la tête en arrière, les yeux piqués de scintillements, tantôt en la penchant vers le sol, le cœur affolé de vide. Et si ce disque noir cendreux qui frémit sous son corps en apesanteur était en fait la bouche d’un abîme prête à l’engloutir ?


Elle défie cette menace, elle s’élance droit devant, droit derrière, oscille à toute allure dans un globe de brume et de lumière, elle bat la démesure. Jambes tendues, pieds levés, jambes repliés, pieds baissés, vite, toujours plus vite. Et la vitesse siffle à ses tempes. La vitesse, la peur, la jubilation.


Elle se balance à la volée sous la frondaison d’un marronnier. Elle vole, elle vogue au creux d’un énorme sein végétal, elle se berce avec une allègre brutalité dans sa tiédeur et son odeur douceâtre. Les feuilles sont des milliers de mains à sept doigts inégaux, de forme ovale,elles trémulent dans le vide, et parmi elles se dressent des fleurs pyramidales assaillies d’insectes. Ces grappes blanches sont d’énormes gouttes de lait qui pointent bizarrement vers le ciel au lieu de tomber. Elle vole, elle vogue, elle vague dans un sein d’ombre odorante éclaboussé de macules de soleil, d’abeilles et de thyrses laiteux. Mais le lait est partout, il gicle par les trouées du feuillage en jets aveuglants. Du lait igné.


Son visage est en feu, ses paumes s’écorchent aux cordes de la balançoire, sa jupe se soulève, s’ouvre en corolle, la gifle, retombe sur ses cuisses, les cordes grincent, mais la corde est solide, et elle, de peu de poids.. Elle vogue, elle nage, elle bondit dans un lait de grisaille, de fleurs et de soleil. Sa tête bourdonne d’exultation et du vrombissement des insectes. Et l’espoir croît en elle, toujours plus fort, toujours plus fou – que son corps se dissolve dans cette orbe lacté, dans ce poudroiement d’or et de pollen, et qu’il soit projeté hors de cette nébuleuse pour jaillir en plein ciel et y filer au large, filer sans fin comme un oiseau qui jamais ne se pose. Lumière, lumière, espace ! Et elle rit, étourdie de désir, de frayeur et de joie mêlés dans une obscure jouissance.


Cette jouissance est trop forte, la beauté lui fait violence, les rais de soleil qui fusent à travers le feuillage se condensent en un faisceau d’angoisse qui lui cingle le front, la nuque. Son rire se tord, se vrille, il casse, son désir se déchire. Elle crie. Son corps s’affaisse sur la planchette de bois, s’y ratatine, hoquette. Elle n’est plus qu’un poids inerte, la balançoire perd son élan, son branle ralentit peu à peu au fil de zigzags et de tressautements qui lui barbouillent l’estomac. Elle se laisse tomber sur le sol, se couche en boule sur l’herbe rase et grise mitée de taches de soleil, l’ombre qui fait la roue au pied de l’arbre sent l’humus, la poussière et le sang. Elle saigne du nez. C’est la première fois qu’elle voit couler du sang et la première fois que lui vient à l’esprit la pensée de la mort. Son sang, sa mère, sa mort. Elle est un petit animal humain surpris par un goût fade et visqueux, saisi par une pensée bien trop vaste pour lui.

J’aimerais bien que les éventuels lecteurs rapprochent ce passage de ceux qui, tirés de deux livres assez anciens de Sylvie Germain, Magnus et Tobie des Marais, sont évoqués dans ce billet du blog

L’enchantement que provoque en moi ce texte est réel. Si réel que j’hésite à me l’expliquer, comme si je craignais, l’expliquant, de le déflorer, oui, d’en perdre l’éclat initial. Et pourtant, s’agissant de Sylvie Germain, je sais de source sûre que le caractère étincelant des scènes évoquées par la plupart de ses textes n’est pas seulement le reflet d’une intuition insaisissable. Il y a là du métier, un maniement de l’écriture supposant une technique littéraire sur laquelle il y a moins à s’extasier qu’à réfléchir. Non pas pour forcément l’imiter mais pour réfléchir, une fois de plus, à l’ancrage du fond sur la forme. Oui, du fond sur la forme, et non, pas seulement, de la forme sur le fond.

Qui a l’habitude d’écrire ressent immédiatement à la lecture de ces pages la justesse de ce qu’il lit. À la manière d’un poème – d’un poème rêvé – vocabulaire et syntaxe s’articulent en donnant le sentiment d’une exactitude qui serait celle d’une sincérité absolue si l’on ne savait que la sincérité ne se développe pas dans l’absolu. Et même s’il s’agit rarement de tournures ou de vocables précieux, je perçois dans ces pages la présence d’une exigence qui est sans doute à la source de la préciosité (même si cette exigence est généralement oubliée ou piétinée par qui s’exerce à ce genre d’écriture) : parvenir ou essayer de parvenir à exprimer la nuance la plus infime par laquelle la réalité la plus brute impose sa présence.


un sein d’ombre odorante éclaboussé de macules de soleil, d’abeilles et de thyrses laiteux . Il est presque gênant de souligner l’intensité de l’image, car, pour souligner, il faut se départir de l’intensité et lui substituer des articulations logiques qui la mettent à plat, se condamnant ainsi à la manquer totalement ou – dans les meilleurs des cas – à édifier un commentaire à l’occasion duquel le commentateur ou son lecteur aperçoivent des intuitions qu’ils peuvent prendre pour échos de l’intensité. C’est ce que je vais tenter!


La balançoire! jeu magique qui, au travers des générations (car cela continue, même à l’ère d’internet) associe intimement l’insouciance enfantine et les folles inquiétudes qui la traversent et qu’à sa manière détournée elle exprime. Le plaisir extrême frôle la mort et la mort effleurée s’avère l’extrême du plaisir. Le rire qui s’en échappe est le même, qu’il soit de provocation (même pas peur!), de triomphe (je l’ai fait!) ou d’angoisse (la ficelle de la corde va céder) ou de soulagement (je m’éloigne, je suis sauf, je m’éloigne, je suis sauvé). Oui, le coup de reins, parti du plus intime de l’intime, et répété encore et encore, vous envoie par delà le septième ciel dans la soie sauvage de l’être-là du monde.


Sur la balançoire, réelle ou rêvée, de toutes les enfances européennes, il y a cette cavalière évoquée par Sylvie Germain dans «Tobie des marais», cette cavalière fantasque et fantastique que son cheval emporte sans éperons vers le jouir et le mourir, puisqu’elle ne veut pas voir le fil éblouissant, soleil, coup coupé, qui, par le travers du galop et de la gorge, va la précipiter vers la mort :

Le soleil filait de longs rais jaune paille et or à travers les branchages enchevêtrés; ces fils de lumière tombaient obliquement, faisant vibrer à leur passage l’ombre verte et bleuâtre de la tonnelle.Et c’était cette alliance de charmes divers qui enivrait Anna, – la vitesse, l’odeur du cheval en sueur mêlée à celle de la boue et des plantes, le mouvant clair-obscur, les cris perçants des oiseaux, et ces petites bulles de soleil qui par instants tournoyaient dans l’air, s’accrochaient à ses cils, l’aveuglant délicieusement. Et ce fut ainsi, dans l’exaltation des sens et un galop enjoué, qu’Anna s’était précipitée vers la mort…

Oui, petite scène capitale, et pour tout le monde, la balançoire condense en un seul (le seul!) tous les instants où l’exaltation, l’exultation, l’épiphanie et l’anéantissement se confondent. Et cet instant, qui en tant que tel exigerait le silence ou le cri, exige aussi la périphrase en oxymore, celle-ci ne parvenant à s’imposer qu’en recueillant dans sa forme, par le dérèglement de tous les sens, les éclats sensoriels qui ne sont pas des facettes du même cristal mais chacun ce cristal tout entier : un sein d’ombre odorante éclaboussé de macules de soleil, d’abeilles et de thyrses laiteux… Et vous aurez remarqué qu’en même temps que l’ombre odorante (celle du marronnier en fleurs, en thyrses) c’est le sein d’ombre qui est éclaboussé de macules de soleil, d’abeilles…

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Vassili Grossman :

Vie et Destin


Je ne connais pas le russe et la traduction française de ce roman me semble avoir de la tenue, mais je proposerais d’écrire son titre : « Vie(s) et destin ». Car l’intuition centrale qui souffle à l’écriture ses péripéties et son rythme, l’élan qui la soutient, repose bien sur l’insistance d’une opposition comme charnelle entre d’une part des vies – et elles sont nombreuses, pléthoriques, et sur un millier de pages – et un rouleau compresseur : unique sous sa double forme, hitlérienne et stalinienne.

Les renseignements, faciles à trouver sur la Toile, permettent d’aborder Vassili Grossman et son roman sans trop de mystère au premier abord. L’auteur (1905-1964) est mort d’un cancer quelques mois après avoir terminé Vie et Destin et il était connu à ce moment à la fois comme un écrivain soviétique respecté par les autorités staliniennes et post-staliniennes et comme un journaliste audacieux, correspondant de guerre de « L’étoile rouge » (journal, officiel bien sûr, de l’Armée Rouge), le premier à pénétrer avec les troupes russes dans Berlin en mai 1945.

Vie et Destin apparaissait comme la suite d’un autre roman (Pour une Juste Cause) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant d’aborder Vie et Destin. Toutefois, je crois qu’il est intéressant de savoir que Pour une Juste Cause n’avait été publié par les éditions soviétiques officielles, et quelques mois avant la mort de Staline (1954), qu’avec un texte censuré sévèrement.

Vie et Destin est centré sur les derniers mois de la bataille de Stalingrad et commence au moment où celle-ci semble ne pas pouvoir se terminer autrement que par la défaite de l’Armée Rouge face aux troupes allemandes et roumaines du général von Paulus. Ne subsistent alors, sur les bords de la Volga, dans l’agglomération dévastée, que des îlots de résistance sur lesquels le haut-commandement soviétique s’efforce, en vain, de maintenir un semblant de contrôle. Une grande partie de Vie et Destin est d’ailleurs consacrée à ce qui se passe dans deux de ces poches : l’immeuble n°6 et la centrale hydro-électrique.

Usine

En dehors de ces deux lieux où le désordre des décombres, des corps et des esprits est réorienté, comme ordonné, par le seul entêtement à refuser tout recul face à ceux d’en face, la première partie du roman insiste sur les caractères calamiteux de la préparation d’une contre-attaque soviétique. L’ouest soviétique (notamment l’Ukraine) étant complètement contrôlé par les nazis, des forces sont surtout rassemblées à l’est, notamment dans les steppes de la Turkménie et du Kazakhstan, mais ce sont des concentrations erratiques où se mélangent un inconfort inhabituel par rapport aux bureaux de Moscou et aux datchas de la Nomenklatura, une bureaucratie tatillonne et protocolaire, des généraux et colonels surtout soucieux de leur voiture, de leurs alcools, de leurs maîtresses, de leur promotion personnelle, de ne déplaire ni à Staline, ni à Béria. Tous savent ou croient savoir qu’ils sont là pour contre-attaquer mais on le leur répète depuis si longtemps qu’ils n’y croient plus guère. On y joue à la guerre. En attendant on vit. On attend le destin. Dans Stalingrad, on meurt.

On se réfère souvent à Staline, mais comme mécaniquement. On y croit sans y croire. On devine – mais personne n’en parle – qu’il n’a pas de plan, qu’il n’y a pas de plan, ou alors plusieurs et que pendant ce temps, il faut vivre sa vie, sa survie plutôt, sans destin. Le destin, c’est la défaite russe, c’est la victoire allemande. Et même quand le sort de la bataille de Stalingrad s’inverse, à partir de novembre 1942, personne ne comprend pourquoi.

Le roman excelle à nous présenter à la fois le « plan » attribué à Staline (faire de Stalingrad un abcès de fixation qui clouerait le meilleur de l’armée nazie dans un espace réduit qu’il serait ensuite possible d’encercler à l’aide des inépuisables ressources humaines de l’URSS) et les tâtonnements, erreurs, contradictions de la chaîne de commandement soviétique qui vont finalement assurer la réussite de ce plan. Ce ne sont pas le génie de Staline, la discipline de ses généraux, l’héroïsme des défenseurs de Stalingrad, ni même l’hiver russe, qui ont vaincu von Paulus et finalement Hitler, mais une accumulation non planifiée de menues fautes, d’amours possibles ou impossibles, de coups de gueule sans lendemain ou sans but sinon de libérer des colères individuelles souvent momentanées, de hasards quoi!

forêt de cheminées

Qu’on songe à la percée des lignes nazies par les blindés soviétiques, illustrée par l’histoire d’un colonel, commandant d’une de ces compagnies de chars et qui ne cesse de prendre des décisions intelligentes et efficaces quand il refuse de prendre en compte les ordres qu’il reçoit : retardant de quelques minutes le démarrage d’une action, de manière à mieux comprendre comment réduire les pertes, refusant d’avancer plus vite au risque d’isoler sa percée, se chamaillant avec le commissaire politique que le parti lui impose et qui d’ailleurs devient un véritable ami, tout en s’attendrissant au souvenir de ses amours et en cherchant comment joindre sa femme, occupée à ce moment à survivre tant mal que bien à Moscou et à prendre contact avec son premier mari enfermé dans la prison terrible de la Loubianka. Ce sont ces incohérences de la vie qui ont gagné la bataille de Stalingrad.

char nazi

Je ne sais pas si le qualificatif de tolstoien, souvent attribué à ce roman par référence à Guerre et Paix, convient pour Vie et Destin, mais je suis frappé par la force de Vassili Grossman pour proposer de ce moment historique une lecture qui, à la fois confirme bien des aspects de ce que l’historiographie contemporaine considère comme des acquis de la connaissance, et infléchit cette vision dans une direction qui devrait obliger l’historiographie à s’interroger sur certaines de ses constructions.

En bref (mais en plus de 1000 pages !), le romancier transforme par multiples petites touches ce tournant de la deuxième guerre mondiale, elle-même considérée comme un tournant majeure de l’humanité, en agitation brownienne d’atomes individuels incertains qui ne savent plus où ils en sont et s’aperçoivent (ou refusent de s’apercevoir, mais sans vouloir gérer leur refus) qu’ils ne l’ont jamais su.

Lisant ce roman, on a l’impression (qui finit par paraître bizarre puis touchante) que chaque personnage évoqué est en plein au coeur de la bataille de Stalingrad, ne vivant et ne mourant que par elle, même quand sa situation l’en tient éloigné, mais qu’être en plein dans la bataille, c’est se tenir dans sa marge, à la limite, là où le rôle de la bataille, le rôle du Destin, s’efface devant la vie, devant le sentiment que chaque individu perçoit de sa vie. Et il ne s’agit pas de la Vie :  toute vie est une vie minuscule, qui ne sait pas (même si elle croit avoir besoin de savoir) d’où elle vient, où elle va, comment elle s’enracine, si elle s’enracine, dans les autres vies.

Je suis frappé par l’intelligence sensible de l’auteur et de son écriture quand il fait intervenir dans le roman des riens, des moins que riens, ici un frémissement de l’esprit, là une lézarde, ailleurs un hiatus, ou encore une allégresse paradoxale, ce qui apparaît toujours comme un détail mais non comme un détail révélateur (avec effet de réel garanti), plutôt comme une sape. L’Histoire (le Destin, donc) est minée (« bien travaillé, vieille taupe! ») par le grignotage de chacune de ces vies minuscules qu’elle écrase. Et, à la manière d’une taupe déposant à la surface ses monticules dérisoires qui dessinent par les travers du jardin ordonné un paysage autre – tellement autre que ses coordonnées nous échappent d’abord – la sape de cette écriture laisse percevoir l’appel à une autre Histoire – tellement autre qu’elle n’a pas à être définie, qu’elle est pour être seulement appelée. Ou entrevue dans un flash.

Je place ici un fichier .pdf avec un extrait du style de Grossman

Attention ! cet extrait n’est caractéristique du roman que par le goût de Vassili Grossman pour l’analyse minutieuse des mouvements infimes de l’esprit. on pourrait y oublier qu’il s’agit bien de Stalingrad.

Vie et destin , roman fleuve, roman russe, roman soviétique, roman dissident, ne fut jamais publié du vivant de son auteur, même pendant la période de relatif dégel conduite par Khroutchev. S’il peut sembler renvoyer dos à dos stalinisme et nazisme (il le fait d’ailleurs explicitement) et s’il évoque à peine les démocraties occidentales, il rejoint plus ou moins Soljenytsine en soulignant avec insistance que l’héroïsme est le nom du destin quand il écrase une vie.

Bien au delà de Stalingrad et même de la Seconde Guerre Mondiale, c’est le Destin qui est en cause ici. Quels que soient les masques dont on l’affuble (Histoire, Race, Peuple, Classe, Providence, Liberté, Droit, Nation, Génie, Fatalité …), le Destin est un vide majuscule plaqué sur des vies qui ne peuvent vivre que minuscules, même et surtout quand les propagandes et les publicités parviennent à les convaincre qu’elles ont un Destin qui les sublime. Alors elles meurent. Elles meurent et tuent.

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Ceci est un aiguillage vers un texte que l’on peut lire ICI

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Je me contente de signaler ici une réflexion autour de la lecture dite numérique, qui me paraît éclairante, à condition de ne pas en rester à ce que l’auteur, Alain Giffard (que je ne connais pas), appelle « la pré-lecture ». Et puis ce court billet (mais la référence est longue) montrera que le blogueur ne dort pas !

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Au hasard des recherches pour l’histoire de Chassiers :


payan

Essai de transcription :  » Signatures de Rouchon offer Mathieu officier Brun procureurde la c Dupuy ofe.m. Li (?) Blachère off Roche Prat Perbost Boutière Bonneton Radarès
Brun (rédacteur du p-v)

Je soussigne ne pouvant remplir les fonctions de la charge de maire à cause de mes infirmité je donne madémission et écrit la présente de ma main sur le registre de la communauté pour me servir (un mot illisible) qu’il appartiendra fait ce 28 mars mil sept cent nonante un payan

proces verbal de la nomination d’un nouveau maire

L’an mil set cent quatre vingt onze et le dimanche dixieme avril se sont assemblés au son de la cloche les citoyens actifs de la communauté de Chassiers dans l’église des pénitents du lieu sur la convocation

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Un visiteur, monsieur Pierre Lemblé, qui compte Léon Soulerin parmi ses ancêtres, me communique aimablement le fac-simile d’une page du « Figaro » qui, en 1884, évoquait de façon vivante l’introduction à Paris, quasi clandestinement et avec une obstination que ne désavouerait pas un José Bové, du téléphone Bell.

vignette Figaro

Il est possible d’agrandir cette image en clquant dessus, mais j’ajoute ici la transcription du début de l’article.


Le Figaro du 21 décembre 1884

Courrier de Paris

Ding! Ding! Ding! C’est la sonnette du téléphone qui marche et nous appelle à l’appareil, et nous voici en communication avec une personne qui habite à l’autre bout de Paris. Je ne dirai pas cette vieille rengaine : » Si nos aïeux pouvaient revenir et voir cela, ils n’y croiraient pas ! ». Il n’est point besoin d’évoquer les morts. Si on nous avait dit, il y a dix ans, que cela fût possible, nous aurions souri dans la supériorité satisfaite de notre ignorance. Et cela est arrivé. Le téléphone fonctionne partout : l’électricité transporte le son de la voix comme dans un avenir rapproché elle transportera peut-être le regard et nous permettra de voir en chair et en os la personne qui nous parle ; car on sait que c’est le but, encore à l’état de chimère, que poursuivent les grands inventeurs et rien ne nous prouve qu’un jour ou l’autre, ils ne résoudront pas le problème. L’avenir est à l’électricité comme le dernier demi-siècle a été à la vapeur.

Ce n’est un secret pour personne que nous sommes particulièrement routiniers.Si nous marchons à la tête de bien des choses, nous sommes toujours en retard quand il s’agit de faire entrer les découvertes scientifiques dans la vie pratique. On peut dire que le téléphone, par exemple, s’est installé à Paris envers et contre tous. Il lui a fallu vaincre l’incrédulité du public et l’administration des télégraphes qui se voyait menacée par ce concurrent.

Savez-vous bien que le premier téléphone a été installé clandestinement, et que les hommes qui l’ont posé ont dû opérer la nuit comme des malfaiteurs? Quand? Il y a cinquante ans pensez-vous? Non! En 1878, à la veille de l’Exposition. Trois Compagnies qui ont fusionné depuis demandaient à la fois la concession. Comment convaincre les capitalistes dont le concours était indispensable ? Le téléphone qui allait d’une chambre à l’autre dans un appartement ne prouvait pas grand chose; il fallait le faire fonctionner à une grande distance pour convaincre les récalcitrants. Le ministre ne permettait point la pose d’un cable sur la voie publique ; la question était à l’étude, comme on dit. On sait ce que cela signifie le plus souvent, n’est-il pas vrai? Une question à l’étude, c’est quatre-vingt dix neuf fois sur cent un enterrement de première classe pour l’invention qui en est l’objet.

Le téléphone Bell, invention américaine, importée par un Français, M.Soulerin, était moins appuyé en haut lieu que ses concurrents. Poussé à bout, cet homme ingénieux fit un véritable coup d’Etat ; dans la nuit, sans permission préalable, il fit établir un téléphone partant de la Halle aux blés et aboutissant dans le haut de le rue de Richelieu; et par une ironie audacieuse, il attacha le poteau conducteur sur l’ancien Hôtel des Postes;, monument officiel. Les gardiens de la paix, en voyant les ouvriers affairés sur la toiture de M.Cochery ne se doutaient de rien ; au petit jour, le téléphone clandestin fonctionnait et M.Cochery fut invité par M.Soulerin à venir le voir.

- Savez-vous bien que vous venez de commettre un délit? S’écria M.Cochery, et que vous pourriez être arrêté pour avoir installé une ligne téléphonique en dehors de l’Etat. Ce soir, j’aurai fait enlever votre téléphone!

Mais la première colère passée, M.Cochery se ravisa. Non seulement, il ne fit pas enlever le premier fil, mais il existe encore aujourd’hui. J’ai voulu consigner ce fait authentique pour ceux qui écriront un jour l’histoire des débuts du téléphone…


Adolphe Cochery fut ministre des Postes et Télégraphes de 1877 à 1885 dans 9 gouvernements successifs de la Troisième République. Je laisse – comme on dit – à l’auteur de l’article la responsabilité de ses propos, mais je vous invite fort à prendre une loupe et à lire le reste du texte…

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Chapitre 10 de l’Histoire de Chassiers.

La réunion des Etats Généraux… de Chassiers.(2)

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La communauté chassiéroise était-elle prête au moment où elle se réunit dans l’église paroissiale, le 17 mars 1789, à accueillir la Révolution ? Ainsi posée, la question appelle à l’évidence une réponse négative. Mais cette évidence reflète une ambiguïté liée au fait que le concept de « Révolution » et notamment de « Révolution française » ne s’est forgé que progressivement et assez tardivement. Au 17 mars de cette année 1789, la documentation semble montrer que le terme de « révolution » s’applique d’abord aux mouvements des astres : la révolution de la Terre sur elle-même ou autour du Soleil, par exemple. Même dans l’esprit de ceux (somme toute assez rares, deux ou trois dizaines de personnes sans doute à Chassiers) qui ont entendu parler des événements anglais du siècle dernier, ou américains, tout récemment, la notion même de révolution française est inconnue.

On lui préfère l’expression « émotion populaire », en attribuant à la violence que cette émotion implique deux caractères inséparables : d’une part, la spontanéité (le peuple se soulève contre les injustices qui le persécutent), d’autre part, l’inefficacité due non seulement au manque de projet réalisable mais aussi aux outrances désespérées auxquelles les émotions populaires donnent lieu. Même quand la révolte des « Jacques » est prise en mains par des notables, on croit savoir, par les exemples du passé, qu’elle ne débouche sur rien, sauf si les détenteurs de l’autorité savent ensuite en tirer des leçons. La convocation des Etats Généraux par le Roi apparaît plus, sous cet angle, comme la possibilité de réaliser des réformes rendues nécessaires à la suite des multiples soulèvements populaires du siècle, que comme l’esquisse d’un mouvement destiné à se perpétuer. C’est une conclusion plus qu’un point de départ.

À Chassiers, l’agitation des « Masques Armés » – évoquée dans le précédent billet – doit être encore présente à l’esprit de beaucoup d’habitants, mais comme il semble bien qu’aucun Chassérois n’y ait participé, il est probable que ce souvenir est vécu comme un mauvais exemple, à ne pas suivre. Nous ne sommes donc pas ici en présence d’une situation pré-révolutionnaire n’attendant qu’une étincelle pour que le feu prenne. D’autant que les différences sociales, entre les membres et les familles de Chassiers, sont moins creusées qu’on ne pourrait le penser.

On a affaire ici avec une société qui reste féodale, mais qui ne l’est plus vraiment. Qui le reste par les marques extérieures de respect dues aux nobles ou à ceux qui prétendent l’être, ainsi que par certaines redevances (nous l’avons vu) que les locataires « emphytéotiques » continuent à devoir payer aux propriétaires éminents de leurs terres : voir pour rappel ici, à la fin de ce fichier .pdf . Mais qui l’est de moins en moins car petit à petit s’est créée sur place une continuité sociale, une véritable chaîne entre les différentes catégories de Chassiérois.

En effet, il n’y a pas de fossé entre les plus misérables Chassiérois (bergers, valets, servantes, placés, parfois très jeunes, chez moins pauvres qu’eux par leur famille) et les « manouvriers » (ou travailleurs de terre) qui louent leurs bras, eux aussi. mais à la journée et en entretenant de petites parcelles. Pas de grande distance non plus entre les travailleurs de terre et les petits paysans. Peu de différences non plus entre ces paysans pauvres et les artisans, ni entre ce « menu peuple » et les notables non nobles que sont les paysans plus cossus (qu’ailleurs ont eût appelé « les coqs de village ») : les Chabrolin, les Payan, les Mathieu et bientôt les Chamary, les Chenivesse, les Mercier qui commencent depuis deux ou trois générations à fréquenter notaires, marchands et nobles au « bureau » de la Confrérie des Pénitents Bleus.

Parmi ces derniers, les Bellidentis dits « Rouchon », puis appelés Bellidentis-Rouchon, avant de se transformer en Bellidentis de Rouchon, sont pratiquement les égaux des Mazade (acquéreurs du château de la Vernade), des Reamus, des Massot de Lafon et même des Chalendar de la Motte qui demeurent malgré tout au phare de Chassiers.

*

Une société toute en nuances, certes, mais certainement pas une société d’égalité. D’un bout à l’autre une seule chaîne, mais avec beaucoup de différences entre les deux maillons extrêmes.

Côté Chalendar, on n’est pas richissime, non, mais on a conscience de ne pas risquer la famine, de n’avoir jamais à ôter son chapeau devant personne, du moins à Chassiers, (si un Chalendar ou un Massot se découvre devant un prêtre, c’est seulement Dieu qu’il honore), d’être au contraire salué par les « manants ». On a conscience de tout cela, et en français, la langue du « Roy », celle du pouvoir, celle avec laquelle on écrit ses comptes qu’on place dans ses « livres de rayson ». Bien sûr, on connaît la langue populaire, mais on la prononce avec distinction, en détachant bien les syllabes, comme pour le latin qu’on a appris chez les Jésuites d’Aubenas ou de Tournon. On a voyagé ou on voyagera, à Lyon, à Montpellier, à Toulouse, peut-être à Versailles. Et, pour profiter de tout cela, il suffit de s’être donné la peine de naître.

On patauge à l’autre extrémité de la chaîne chassiéroise, on survit, régulièrement sous-alimenté par les trois soupes quotidiennes à base d’eau chaude (si possible bouillie) dans laquelle s’attendrissent vaille que vaille des raves ligneuses ou des fèves et des pois, fort farineux sinon charançonnés, pour épaissir le bouillon où trempe le pain sec. Mal nourri, mais gonflé, on vit courbé moins par le respect que par le travail et par les protestations douloureuses de l’estomac ou de l’intestin. On ne parle que la langue des parents et sans trop de distinction et de distinctions car les quelques chicots qui, passés la trentaine, résistent encore dans les bouches édentées ne permettent pas de moduler l’expression ni la pensée. On est « illiterré », ce qui veut sire qu’on ne sait pas signer, même maladroitement, son nom.

*

J’ai eu aussi plusieurs fois l’occasion de signaler ( par exemple, ici) qu’il existe alors à Chassiers une tradition qui remonte sans doute à la fin du quinzième siècle et qui fait de ce village une sorte de bourg dans lequel sont particulièrement bien représentées des fonctions urbaines qui n’existent pratiquement pas dans les villages d’alentour. La fonction notariale est de celles-ci, de même que le nombre remarquable de « négociants » et d’ »experts ». Les premiers sont souvent en liaison avec les magnaneries qui se sont multipliées sur Ligne et sur Lande mais aussi, semble-t-il, avec les grandes maisons soyeuses de Lyon. Les seconds, particulièrement bien illustrés par la famille Brun, se spécialisent dans les enchevêtrements des différentes fiscalités auxquelles, à Chassiers comme ailleurs, on est soumis.

Il y a donc localement quelques familles où les récits venus de l’extérieur circulent depuis longtemps, ce qui peut paraître comme susceptible d’ouvrir l’esprit aux « idées nouvelles ». De la même manière, la traditionnelle abondance des prêtres dans certaines familles chassiéroises encourage lecture, écriture et imagination. En ce sens, ce qui va se débattre aux Etats Généraux convoqués par Louis XVI est déjà un peu débattu à Chassiers.
La suite, ici

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Je trouve dans « La Pleurante des rues de Prague », de Sylvie Germain (dans le chapitre intitulé « Sixième apparition ») ces passages que j’aimerais faire lire à qui a envie de me lire :

En fin d’après-midi l’été, il arrive que le ciel d’un coup se plombe et vire au bleu ardoise, au gris acier, et la lumière se fait étrange, intense. Le ciel est écrasant, la lumière violente, les oiseaux volent bas. Un orage s’approche. On entend retentir le tonnerre. Mais la pluie ne vient pas. L’orage s’annonce, menace, Il encercle la ville, fait résonner ses roulements assourdissants, ses craquements énormes, mais il n’éclate pas. Et le vent souffle, tordant les arbres.

Et ne se passe rien. Rien que ce bleu de schiste, éblouissant, qui craque dans le ciel. Rien que cet effroi d’oiseaux qui n’osent plus s’élancer dans l’espace. Rien que ce vent qui déferle, cinglant. Rien qu’une attente indéfinie, abrupte.

C’était par un tel jour. Alors que je traversais la rue Chorvatskà à Vinohrady, j’aperçus la géante …

Elle marchait avec allant malgré sa boiterie. Son grand corps plongeait profondément à gauche, puis rebasculait vers la droite, en un tangage régulier. Sa haute silhouette se découpait nettement sur le fond du ciel d’orage où une trouée de bleu pâle venait de s’ouvrir.. Le vent faisait claquer ses longs haillons et chassait à vive allure des morceaux de papier traînant sur le trottoir.
Mais quelque chose était troublant ; il était impossible de discerner si la géante avançait ou s’éloignait, si elle gravissait la rue ou bien la descendait …

Peut-être ne faisait-elle que fouler le vent.

Aucun chuchotement ne parvenait d’elle. Le vent était trop fort et mugissant, il brisait tous les bruits.

Elle marchait, marchait. Elle allait en même temps dans deux sens opposés. Et ce fut le temps qui céda sous ses pas.
D’un coup le temps fut cette rue en pente. Le temps fut cette rue qui plongeait vers un bas quartier de la ville assiégée par l’orage. Le temps fut cette rue tendue comme un fil de funambule au-dessus d’un abîme. Le passé s’avançait à grands pas – mais il allait si vite que c’était aussi bien l’avenir.

Il n’y a pas de temps abstrait ; le temps est toujours celui d’un corps qui le porte et l’éprouve, celui de l’histoire d’un vivant. Et il se révéla être, en cet instant éclaté, couleur de suie bleutée, celui d’un homme qui gisait alors, à mille kilomètres de là, le corps rompu par la maladie. Un homme atteint dans son souffle et ses os.

Toute la souffrance de cet homme s’engouffra dans la rue, se réverbéra dans le ciel aux éclats de métal, et mugit dans le vent…

Et cela continue ainsi pages 53 à 55 de l’édition initiale chez Gallimard.
Voir aussi Glane 1

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En allant sur un site entretenu par le CNRS ( ici ), je tombe sur ce passage qui introduit à un exposé très bien fait sur le « Big Bang » et je vous en fais part.

Un éclair… Un instant… Un lieu infinitésimal… Le laps de temps le plus court et le morceau d’espace le plus petit que l’on puisse imaginer… Ce battement de cil primordial – quantique et relativiste,le pire des déchirements conceptuels – a déchaîné les forces de la nature. L’espace, le temps et la matière ont surgi. Les quatre interactions universelles – électromagnétique, forte, faible et gravité – étaient réunies sous le sceau d’une seule force, qui se propage en « cordes » élémentaires dans un espace à… 10 ou 11 dimensions ! Les particules n’existaient que comme excitations harmoniques de ces cordes. Puis soudain, l’espace soumis à une tension, torture, fluctuation irrépressible de sa courbure, s’est étendu à tout va. Et l’Univers fut. Hautement symétrique et unitaire au début il mena, après une longue suite de transitions, de phases, aux atomes et aux galaxies.

Voir aussi Glane 2

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